LES BAFOUILLES DE THELMA

LES BAFOUILLES DE THELMA

COMBIEN SONT-ILS ?

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Izia vit dans un petit immeuble oublié de tous. L’indifférence est générale, et la décrépitude s’insinue au-delà des murs. 

Au premier étage, il existe encore quelques résistants dont Izia… des hommes et des femmes qui luttent dans la clandestinité pour faire valoir leur droit d’exister et d’être eux-mêmes.

 

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Izia avait toujours été un électron libre, une rebelle terrée à l’intérieur d’elle-même. 

En vieillissant, elle avait pris conscience de l’inconsistance du monde, de tous ces tempéraments obnubilés par le paraître et la reconnaissance sociale. 

Cette femme de 46 ans avait fait le constat foudroyant du culte de la futilité, du sourire devant et du coup de poignard dans le dos. La franchise était devenue, d’un seul coup, indécente, un truc dépassé et donc une denrée rare… et elle la poursuivait coûte que coûte pour ne jamais plus leur ressembler. Elle vouait une haine totale aux mensonges qui contaminaient chaque pan de nos vies.. comme la bouffe, l’air qu’on respirait, les politiques, les faux-amis, et les conneries distillées  sur nos écrans à longueur de journée.

 

Avec le temps, Izia avait changé son fusil d’épaule. Elle s’était construit une éthique indéfectible bien plus forte que l’amour ou l’amitié. La survie dans ce monde était à ce prix. Et elle l’avait payé cher. Certains n’avaient pas supporté le face à face avec la franchise, une violence qui faisait fuir les premiers faux-cul venus… La vérité dérangeait. C’en était trop pour ces gens avides du superficiel, du maintenant et tout de suite. On lui avait fait du mal sans vergogne, sans pitié et de la pitié elle n’en avait plus non plus. 

 

Pourtant, elle n’avait jamais été si heureuse… 

 

Dès l'enfance, on l’avait contrainte au oui, à se plier, à rentrer dans le rang, à suivre le plus grand nombre même s’ils étaient tous partis au casse-pipe… mais elle avait fini par trouver la clef… le pouvoir du non  et elle en abusait enfin. C’était jouissif.  

 

Plus solitaire par la force des choses, Izia avait tout loisir de se consacrer à ses projets, à faire valoir son pouvoir de consommateurs. Devenue militante, elle traquait chaque mensonge en attendant que ses congénères se réveillent un jour, peut-être ..

 

Perdue dans ses pensées, son chat endormi releva la tête lorsque Valentin, le petit voisin du studio 1b, venait de claquer sa porte.  Il passait souvent prendre l’apéro chez Izia.  Dans cet immeuble, la sonorisation n’était pas un critère d’emménagement. Tout le monde vivait dans le salon ou la salle de bain de chacun de ses voisins, une sorte de batterie cloisonnée par des leurres visuels, des murs fictifs conçus par des personnes qui n’auraient jamais à vivre ici.

 

Valentin était un gamin de 22 ans, un fan de rap, qui vivait de petits boulots précaires. Izia l’avait pris sous son aile, sans doute parce que sa vie était compliquée et qu’il faisait les frais d’une intelligentsia conservatrice peu encline à le laisser s’exprimer. Il passait souvent et ils discutaient pendant des heures. Ils se comprenaient malgré la génération qui les séparait. Valentin aurait pu être son fils, mais sa recherche constante de vérité et de liberté l’avaient aussi empêcher d’enfanter.

 

Le jeune homme composait de la musique et vivait de petits boulots ponctuels. Ses parents le jugeaient responsable de sa recherche infructueuse d’emploi stable. Ils ne fonctionnaient que sur le mode : un donné pour un rendu.  Sa personne avait été  littéralement niée au fil de son enfance et cela s'était nettement aggravé à l’adolescence. Seuls comptaient le statut social, la capacité à gagner sa vie... Et surtout l'emprise que l'on pouvait exercer sur vous tout au long de votre vie.  Lui, C'est un animal fou, épris de liberté jusqu'au bout des ongles qu'il gardait longs, juste pour faire chier sa mère quand il la croisait encore à de rares occasions.  Ses géniteurs n'avaient jamais su qui il était vraiment . Toute son enfance il avait joué les schizo, tenu un rôle, pour ne pas être contaminé par eux... Leur vie « métro boulot dodo » le faisait gerber... Il était dépassé par la nécessité consciente de se bouffer la vie à coups d’ulcères, de cholestérol, de fatigue chronique, et de burn-out juste pour s'offrir une belle baraque dont on ne profite que deux heures par jour... Paraître beau alors qu'on est complètement vide à l’intérieur. 

 

Sous sa douche, Valentin tentait de refroidir son cerveau en ébullition en laissant glisser l’eau froide, mêlée aux larmes qui le submergeaient en silence. Il était encore sous le choc de ce qu’il venait d’apprendre dans le café où il assurait six services par semaine. La petite Emy du bout du couloir s’était donné la mort en sautant d’un pont. Elle venait d’avoir 16 ans.  

 

Izia lui ouvrit sa porte avec bon coeur comme à l’accoutumée. Son sourire s’effaça lorsqu’elle vit le visage meurtri et décomposé de Valentin. 

Le jeune homme entra sans un mot et partit se réfugier contre le chat qui semblait l’attendre sur le divan.

 

Que t’arrive-il?  tu as une mine de déterré…

Je ne sais pas comment t’annoncer cette nouvelle.. oh et puis merde dit-il avec un éclair de haine dans le regard,  Emy est morte…

quoi? mais comment?

Elle s’est suicidée ce midi…Elle a sauté du pont des clandestins… et il pleura en silence.

 

Le silence s’invita alors, glacial et humide, dans l’espace fermé de cet appartement qui habitait encore une chaleur rassurante quelques instant plus tôt. Le pont des clandestins surplombait l’autoroute. Izia imagina sans mal le carnage que la petite s’était infligé. Mais pourquoi? 

Elle imagina aussi le calvaire de sa maman, cette petite femme effacée qu’elle croisait par moment dans l’ascenseur.. Elle avait inscrite sa fille dans une école huppée et sacrifiait ses maigres économies à son éducation.  Elle était fière de la réussite de son enfant et la voyait déjà médecin ou avocate. 

 

On sait pourquoi?

Non…pas encore… mais apparemment il se serait passé un événement à l’école aujourd’hui. Je sais qu’Emy rencontrait des difficultés avec les élèves de sa classe. L’autre jour, elle m’avait dit qu’ils ne supportaient pas sa différence et la harcelaient sous n’importe quel prétexte.

 

Il est vrai qu’Emy détonnait dans l’univers de cette école pourvoyeuse de moutons, où des professeurs élitistes donnaient leurs cours sur fond d’abstraction pour asseoir une légitimité feinte teintée d’opacité. Le parfait manuel d’incompétences à appréhender la vraie vie était enseigné dans les écoles. On exigeait des élèves l’uniformité pour se fondre dans les moules qui les attendaient au cours de leur vie active. Le lavage de cerveau était orchestré dès le plus jeune âge alors qu’ Emy était une jeune fille ouverte sur l’art et curieuse de tout. Elle lisait énormément et sortait des sentiers battus par son look et ses attitudes. Elle était vivante, adorait les tatouages, et les cheveux noirs aux reflets bleus. Emy se serait éclatée dans les années quatre-vingts. Même si ses points étaient particulièrement bons, son non-conformisme suscitait la désapprobation de ces congénères .  Avait-elle subi plus de réprimandes qu’elle ne l’avouait? Sa maman était-elle au courant du combat perpétuel qu’Emy menait chaque jour en classe? 

Qui pouvait rester les bras croisés, résignés, sans chercher à comprendre ce qui pouvait pousser une jeune fille jolie et intelligente de seize ans au suicide.

Aujourd’hui, les jeunes vivaient au rythme des télé-réalités et l’exacerbation des émotions semblait être devenu leur seule mode de communication pour pallier à l’absence de raisonnement. La crétinisation planifiée et entretenue par les médias servait le pouvoir en place et facilitait l’asservissement des générations à venir . Il ne restait, à ces jeunes, plus qu’à se consacrer à leur nombril et reproduire ce qu’ils voyaient sur les écrans. Ceux qui ne suivaient pas étaient tout simplement stigmatisés et condamnés par leurs pairs. Ils s’uniformisaient eux-mêmes, esclaves des diktats vilipendés en masse.

 

Je ne sais pas quoi te dire. Ce monde est fou, dit-elle en caressant l’épaule du garçon encore secouée par des spasmes muets.

Je crois que je vais partir, Izia. J’en ai assez de cette putréfaction ambiante.. Tout pourrit. Rien n’est plus beau. Les belles choses finissent par se faire coloniser. Je ne veux pas devoir me regarder dégénérer un jour.

Partir? Que veux-tu dire?

Disparaitre volontairement. Aller au bout du monde. N’avoir plus aucune attache. Me défaire de ces liens qui m’étouffent. Je suis persuadé qu’Emy ne parvenait plus à respirer. Le manque d’air lui a donné envie d’avoir des ailes, mais rien n’y personne ne l’écoutait vraiment, n’avait conscience de ce qu’elle voulait ELLE…. rien… et c’est ce qui l’a tué.. Ses ailes n’ont pas eu l’occasion de pousser et elle s’est écrasée sur le bitume. Je veux mes ailes, Izia.

Je comprends. Ta vérité est la seule qui compte. Va où ton coeur et ta raison te mèneront… 

 

Sur ces paroles, Izia se dirigea vers sa kitchenette pour saisir la bouteille de vin qui trônait près de ses tentures fleuries délavées et leur servit un verre. 

 

Trinquons à un monde meilleur…

 

Ils étaient vingt deux heures lorsque Franck entendit claquer la porte du petit protégé d’Izia.

Ce gamin avait de la chance. Il avait une confidente de choix. Sa voisine dégageait une bienveillance sincère et sereine. Quand elle vous regardait, vous saviez instantanément si elle vous appréciait ou si au contraire vous ne lui inspiriez que dédain. Franck savait que son ainée d’une décade l’appréciait.  Evidemment, leurs liens n’avaient rien à voir avec ceux qu’elle entretenait avec Valentin mais il leur arrivait de se parler sur le pas de la porte, devant les boites aux lettres durant quelques minutes. Izia connaissait d’ailleurs ce qu’il y avait à savoir sur sa vie… 

 

Divorcé, il avait dû se résigner à prendre un appartement dans cet immeuble à loyers modérés et laisser la maison  d’une vie, à son ex-épouse, pour offrir la meilleure vie possible à ses deux filles. 

Son emploi avait évolué négativement et de façon exponentielle.  D’un coup, les objectifs,  les chiffres avaient remplacé l’humanité dans ces bureaux où il faisait bon vivre. Pourtant, il se souvenait de cette époque où l’on tenait encore compte de chacun de ses collègues…. Et puis, on  leur avait fourni un matricule, alloué un bureau dépersonnalisé. Il fallait travailler trois fois plus vite, dans un laps de temps qui ne laissait finalement plus de moments et plus aucune énergie pour la famille. 

C’était la raison pour laquelle Catherine l’avait quittée. Elle ne supportait plus le rythme fou que son boss lui imposait. Ils se disputaient souvent au sujet de l’absence de reconnaissance, de ces récompenses qu’il ne récoltait jamais  alors que dans le même temps on lui en demandait de plus en plus On l’asservissait. Ses compétences spécifiques avaient été réduites, annihilées, pour tendre vers l'uniformisation ... Devenir interchangeable et respecter la loi du marché plutôt que prendre en compte collectivement les individualités . Franck avait fini par carburer à la pseudoéphédrine, sorte de shoot d’adrénaline synthétique pour survivre dans ce monde qui vous use jusqu’à la garde. 

La peur dominait et aucune résistance ne pouvait s'organiser à cause de cette peur . Les encéphales s’étaient résignés, et son cerveau avait suivi le même sort jusqu’au clash final.

 

Maintenant Franck ne parvenait plus à trouver le sommeil.

Demain, il était convoqué au tribunal. 

Demain, il perdrait peut-être la garde de ses enfants. A l’origine, une ribambelle de congés qui lui aurait permis d’assurer son rôle paternel, refusée par son patron à maintes reprises. Catherine ne lui avait jamais pardonné le jour où sa fille Coralie s’était fait opérer d’une fracture ouverte et qu’il n’avait pu être présent.

 

Tous les midis, Izia déjeunait attablée à sa fenêtre qui révélait, aujourd’hui, un ciel maussade plombé par des nuages éplorés. Elle avait le sentiment qu’ils s’accordaient à ses états d’âme du moment. Sa solitude devenait alors pesante mais elle lui offrait l’opportunité de réfléchir au sens de sa vie et à celle des autres. 

Un peu plus tôt dans la journée, elle avait croisé des voisins. La nouvelle de la mort d’Emy s’était répandue dans tout le quartier et faisait la une des journaux régionaux. 

Au cours de l’après-midi, une piste s’était dégagée. Les médias s’en prenaient au pouvoir des réseaux sociaux, véritable terreau pour ces petites frappes qui démolissaient la réputation d’une personne à coups de claviers, ou pour les petites garces qui jalousaient celles qui avaient reçu beauté et intelligence en héritage. Des dizaines de suicides se décidaient sur internet, se concrétisaient dans les chambres d’adolescents, dans les caves, sous les trains.. ou du haut d’un pont.

Et la société se disait victime…..alors qu’elle matraquait de violences verbales, physiques ou psychologiques depuis le berceau par le  biais des écrans. A l’école, la violence était entrée comme un jeu devant un pouvoir organisateur démissionnaire englué dans l’immobilisme administratif  et réglementaire. 

 

Valentin repassait toujours vers 14h30 chez Izia pour y manger son sandwich avant de se mettre au travail, le vrai, le seul qui comptait à ses yeux.. la composition.. 

Izia comprit instantanément que le jeune homme n’avait pas faim aujourd’hui.. Au bout de son bras se balançait une valise et le regard rempli d’un nouveau feu la renseigna immédiatement sur ce que Valentin s’apprêtait à faire.

 

Alors tu pars? dit-elle un peu tristement.

Oui mais je n’aurais pu m’enfuir sans venir te remercier de tout ce que tu as fait pour moi

Je n’ai rien fait….

Oh si… si tu savais.. Tu es la seule personne qui m’aies consacré du temps sans arrière pensée et sans jamais rien en échange.  Tu resteras précieuse tout au long de ma vie. 

Ne dis pas de bêtises… 

Je n’en dis pas. Tu seras  d’ailleurs la seule à savoir où je serai… Je t’écrirai des mails et t’enverrai des cartes postales. Je ne deviendrai pas donc totalement disparu dit-il en souriant.

Je t’aime bien mon garçon..

Moi aussi Izia. Tu aurais dû être ma mère. 

 

Izia essuya une larme lorsque Valentin la serra très délicatement dans ses bras.

A quelques pas de son destin, il s’arrêta.

 

- Au fait, j’ai eu le fin  mot de l’histoire pour Emy….

Un de ses professeurs l'aurait humiliée devant toute la classe hier en la traitant d'arrogante inadaptée, d’handicapée sociale. Tous les élèves ont beaucoup ri... Ils l’auraient harcelée tout le restant de la journée. Elle aurait même été molestée à la sortie de l’école. Et le pire, c’est que ces faits étaient récurrents et que personne n’a jamais bougé pour lui venir en aide.

Tu vois, tout est moche ici.

 

Valentin se dirigea vers la porte… la referma tout doucement derrière lui ..

et partit pour toujours………..

 

L’étage d’Izia était devenu bien vide. Même Franck semblait avoir déserté l’immeuble. Elle avait l’impression qu’une fuite de cerveaux avait été organisée, à son insu.  La gamine jolie et intelligente qui avait toute la vie devant elle s’était donnée la mort car la cruauté du monde lui était devenue insupportable. Valentin, ce gosse bourré de talents, s’était fait la malle pour fuir l’idée que ses parents se faisaient de lui, juste parce qu’il était inconcevable pour son entourage de lui permettre d’exister….. 

Franck, quant à lui, n’était toujours pas rentré. 

 

 

Ils avaient tous été les acteurs d’une rébellion passible d’une condamnation à mort.

Leur constat sans concession du monde n’en avait épargné aucun. Chacun, à son niveau, avait organisé sa reddition.

 

Les autres, quant à eux, restaient encore des encéphales endormis, manipulés, galvaudés pour obtenir leur légitimité auprès des autres, celle de paraître….

 

Dans une ville, quelque part sur la terre, il ne restait plus qu’elle au premier étage de son immeuble désormais….

 

Et vous? Qui vous entoure? Combien sont-ils?



21/03/2016
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